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Le "cas
Heidegger"
"les pénibles ramassis de choses aussi
insensées
que les philosophies national-socialistes..."
Chemins qui ne mènent nulle part (1938)
Gallimard Tel p.130
Cette citation de 1938 est sans équivoque : Heidegger rejette violemment tout ce qui ressemble au
nazisme, et ce dès avant la guerre.
Pourtant il adhéra en 1933 au parti socialiste révolutionnaire NSDAP - plus connu aujourd'hui sous le surnom pour toujours infâmant de parti
"nazi" - avant de démissionner en 1934 de son poste de recteur et de s'opposer publiquement lors de ses cours au régime hitlérien :
"Jan Patocka, avec d’autres étudiants d’alors, vient confirmer ce qui leur apparut
clairement à l’époque comme une forme de « résistance spirituelle », à propos de ce que fut alors l’attitude de Heidegger, et c’est bel et bien lui qui déclare voir dans la
figure de Heidegger celle d’« un héros de notre temps » — et qui s’en inspira lui-même comme d’« un exemple » pour continuer à enseigner et à penser sous l’emprise
d’une autre de ces massives « dictatures totalitaires » dont le « XXe siècle » (en attendant mieux ?) semble s’être fait une spécialité." (cité dans Heidegger résistant par G.Guest (Héraclite))
C'est ce que rappelle aussi Hannah Arendt dans sa contribution à une festchrift commémorant le 80ème anniversaire de Heidegger :
"Heidegger corrigea lui-même son 'erreur' plus rapidement et plus radicalement que beaucoup de ceux qui se dressèrent en juges au-dessus de lui. Il prit plus de risques qu'il n'était usuel de le
faire dans la vie littéraire et universitaire allemande pendant cette période."
F.Fédier de son côté "attire l’attention sur l’importance d’un texte inédit jusqu’ici en français, la conférence La menace qui pèse sur la science, où dans un cercle restreint, mais
suffisamment ouvert pour être un cercle public, Heidegger a reconnu que sa tentative de rectorat, en 1933-1934, avait été une erreur : “Sans contredit - une erreur, de quelque
manière que l’on veuille prendre la chose”, dit-il en novembre 1937. Il n’a donc pas attendu qu’un terme ait été mis au règne d’Hitler, et que soient révélées l’ampleur inouïe de ses
crimes, pour déclarer qu’il s’était fourvoyé en s’engageant comme recteur de son université - c’est-à-dire en essayant de prendre part en tant que responsable universitaire à une “révolution
allemande”. La question est ici clairement : est-il licite de distinguer entre une “révolution allemande” et une “révolution nazie” ? Or en novembre 1937, Heidegger déclare publiquement
que tenir, dès 1933, cette distinction pour possible, c’était se fourvoyer. Se fourvoyer, c’est perdre la direction dans laquelle on s’était engagé." (voir Les Ecrits politiques de Heidegger par F.Fédier)
Rappelons que le grand poète espagnol Antonio Machado avait trouvé le temps
d'écrire dans la Vanguardia du 27 mai 1938, peu avant la chute de Barcelone, que l'homme selon Heidegger "es el antipodo del germano de Hitler". Et en 1936 déjà :
"Martin Heidegger est, comme le regretté Max Scheller, un Allemand de première classe, de ceux qui soit dit en passant n’ont rien à voir, quelles que soient ses opinions politiques,
qu’il me plaît d’ignorer, avec l’Allemagne d’aujourd’hui, la détestable et détestée Allemagne du Führer, de ce petit pédant déifié par la tourbe des philistins." (voir Antonio Machado à
propos de Heidegger en 1936 )
Dès 1935, on peut voir Heidegger dans ses cours critiquer publiquement et explicitement (pour autant que cela est possible quand on est sous surveillance policière) le régime
hitlérien :
"L'esprit faussé en intellect est réduit au rôle d'instrument. Peu importe que ce soit (...) en dominant des moyens matériels de production (comme dans le marxisme) (...) ou en dirigeant l'organisation d'un peuple conçu comme masse vivante et comme race ; dans tous les cas l'esprit, en tant qu'intellect, devient la superstructure impuissante de quelque chose d'autre."
Introduction à la métaphysique (1935)
Gallimard Tel p.58
En fait Heidegger cherche l'être de l'Etat et ne le trouve pas, et en passant il en profite pour
expliquer ce que celui-ci n'est pas :
"Un Etat - il est. En quoi consiste son être? En ceci que la police d'Etat arrête un suspect, ou en ce que à la chancellerie il y a tant et tant de machines à écrire en action, qui prennent ce que leur dictent des secrétaires d'Etat? Ou bien est-il dans l'entretien du Führer avec le ministre anglais des affaires étrangères? L'Etat est. Mais où se cache l'être?"
ibid. p.46
C'est incroyablement critique : l'être de l'Etat n'est ni dans la police, ni dans le gouvernement, ni même dans le Führer. Il est clair que l'allusion politique n'est pas du tout
anodine. Voilà comment Heidegger décrit l'Etat en 1935 : "L'Etat est. Mais où se cache l'être?" Nous avons un Etat qui n'a d'Etat que le nom, dit-il en somme.
Autre exemple, E.Faye cite lui-même un texte de 1940 qu'il croit pouvoir présenter comme étant à
charge :
"Dans le cours de mai-juin 1940 intitulé Nietzsche, le nihilisme européen, prononcé au moment de la victoire des armées du IIIe Reich sur la France, ce qui importe à Heidegger, comme aux armées nazies, c’est de déterminer qui gagnera la Seconde guerre mondiale, ou, dans son langage abscons, qui demeurera « capable de puissance » : « les empires démocratiques (Angleterre, Amérique) », ou « la dictature impériale de l’armement absolu pour l’armement », c’est-à-dire le IIIe Reich."
E,Faye, réponse à une critique de N.Weill
parue dans Le Monde du 26 janvier 2007)
Une expression comme "dictature impériale de l’armement absolu pour l’armement" est pourtant une description du Reich qui n'aurait certainement pas plue au
dictateur en question. C'est le genre de langage "abscons" (fascinant aveu d'incompréhension de la part d'E.Faye) qui faisait qualifier d'ennemi du parti. De plus, on peut remarquer que faire un
cours sur l'enfoncement de l'Europe entière dans le nihilisme au moment même de l'apogée du glorieux IIIe Reich, c'est faire montre de bien peu d'enthousiasme patriotique.
On peut également lire dans le discours de rectorat de 1933 :
"Diriger implique en tout état de cause que ne soit jamais refusé à ceux qui suivent le libre usage de leur force. Or suivre comporte en soi la résistance. Cet antagonisme essentiel entre diriger et suivre, il n'est permis ni de l'atténuer ni surtout de l'éteindre."
Ecrits politiques Gallimard p.109
Rien n’est moins nazi que de rappeler que le « guide », c'est-à-dire le Führer
auquel Heidegger fait allusion ici, a le devoir de laisser au peuple sa liberté et sa capacité de résistance. (cité dans Discours du Rectorat : "Heidegger platonicien" par J.Taminiaux, professeur émérite à l'Université de Louvain).
De fait, Heidegger passa immédiatement des paroles aux actes. Comme le rappelle F.Fédier : "L’une des premières mesures prise par le recteur Heidegger est un fait incontestable et très
significatif par lui-même : interdire dans les locaux universitaires de Fribourg-en-Brisgau l’affichage du “Placard contre les Juifs” rédigé par les associations d’étudiants
nationaux-socialistes (et qui sera affiché dans presque toutes les autres universités d’Allemagne). Ce fait indéniable (que les détracteurs de Heidegger, au mépris de la plus élémentaire
honnêteté, passent sous silence, ou bien dont ils cherchent à minimiser la signification pourtant patente) permet, à mon sens, de se faire une idée plus claire des conditions dans lesquelles
Heidegger a cru pouvoir assumer la charge du rectorat."
Enfin, le public de Heidegger était-il constitué de militants encartés venus chercher une légitimation philosophique du nazisme? Heidegger aurait de ce point de vue
raté sa carrière puisque ce fut exactement l'inverse. On venait à ses cours pour entendre l'une des rares paroles libres en Allemagne :
TEMOIGNAGES D'ETUDIANTS
cités par H.France-Lanord, débat retranscrit
Faye/Sichère/France-Lanord/Guest (2005) :
Par exemple Hermine Rohner écrit, je la cite, à propos de Heidegger :
« lui ne craignait pas, fût-ce dans ses cours aux étudiants de toutes les facultés, de critiquer le national-socialisme de manière si ouverte et avec le tranchant si caractéristique qu’offre sa manière de choisir en toute précision ses termes qu’il m’arrivait d’en être effrayée au point de rentrer la tête dans les épaules ».
Je cite le témoignage aussi de Siegfried Bröse, qui a été lui-même destitué par les nationaux-socialistes en 1933, parce qu’il s’était manifesté contre Hitler, voilà ce dit Siegfried Bröse qui a suivi tous les séminaires de 1934 à 1944 :
« les cours de Heidegger étaient fréquentés non seulement par les étudiants mais aussi par des gens exerçant depuis longtemps déjà une profession ou même par des retraités. Chaque fois que j’ai eu l’occasion de parler avec ces gens, ce qui revenait sans cesse, c’était l’admiration pour le courage avec lequel Heidegger, du haut de sa position philosophique et dans la rigueur de sa démarche, attaquait le national-socialisme. Je sais également que les cours d’Heidegger, précisément pour cette raison – sa rupture ouverte n’était pas demeurée ignorée des nazis – étaient surveillés politiquement ».
Une dernière ligne de Walter Biemel, qui dit à deux reprises :
« pour la première fois il me fut donné d’entendre de la bouche d’un professeur d’université une violente critique contre le régime qu’il qualifiait de criminel »
et Biemel appuie le fait qu’il a entendu Heidegger caractériser Hitler de criminel, de Hauptverbrecher, de criminel en chef, dès 1935 (voir dans le tome 69, Koinon, dans lequel il est question précisément de Machenschaft, de la puissance et de crime… dans lequel Heidegger range la pensée de la race comme étant un visage de ce crime et de cette Machenschaft). Biemel termine:
« il n’y a pas un cours, un séminaire où j’aie entendu une critique aussi claire du nazisme qu’auprès de Heidegger. Il était d’ailleurs le seul professeur qui ne commençât pas son cours par le Heil Hitler réglementaire. À plus forte raison dans les conversations privées, il faisait une si dure critique des nazis que je me rendais compte à quel point il était lucide sur son erreur de 1933. »
Georg Picht, élève à partir de 1940, raconte l’histoire suivante :
« Je ne fus pas surpris lorsqu’un jeune homme vint me trouver et me dit : “Ne m’interrogez pas sur mes sources d’information. Vous mettez votre personne en grand danger si on vous voit aussi souvent avec M. le Professeur Heidegger.” »
(Erinnerung an Martin Heidegger,
Pfullingen, Neske, 1977)
Il y a unanimité des étudiants sur le discours anti-nazi de Heidegger. E.Faye croit pouvoir citer un contre-témoignage selon lequel il serait arrivé à Heidegger de
porter une chemise brune et de faire le salut hitlérien. Mais c'était là le règlement effectivement appliqué par tous les autres professeurs sans exception, et il n'y a donc là rien
d'extraordinaire à relever, et les autres témoignages affirment au contraire que Heidegger refusait de faire le salut comme le faisaient ses collègues (quant à Karl Löwith également cité par
E.Faye il ne peut pas être témoin de la période en question puisqu'il quitta l’Allemagne entre 1934 et 1952).
Reste le cas de G.Anders qui aurait été étrangement le seul étudiant lucide à décrypter un hitlérisme forcené chez son professeur. Or on peut sérieusement mettre en
doute la bonne compréhension des cours de Heidegger par Anders quand on se souvient de son livre Sur la pseudo-concrétude de la philosophie de
Heidegger, concept jamais revendiqué par ce dernier, et surtout de sa critique selon laquelle "le Dasein heideggerien n'a pas de corps". Or le Dasein n'a pas plus d'âme ou même
d'esprit que de corps : la notion de Dasein sert justement à dépasser la distinction corps/esprit... Que faisait Anders pendant les cours?
Il y a beaucoup de façons d'être un résistant. On peut prendre les armes mais aussi distribuer des tracts ou encore prendre publiquement la parole. Contrairement à ses collègues, Heidegger a fait
ce qui lui incombait en tant que professeur de philosophie : il ne s'est pas tu.
Nous ne nous en rendons plus compte car il faut pour cela se mettre dans l'atmosphère totalitaire, dont on a souvent du mal à se représenter la folie et l'horreur - comme le
montrent ceux qui s'indignent de ce que les Allemands n'aient pas davantage résisté à Hitler, affichant par là leur ignorance de ce qu'est le totalitarisme. Il faut lire pour cela 1984
d'Orwell (avec Bigbrother, le "Grand frère" qui vous veut du bien). C'est une telle immersion que permet le documentaire suivant. : "La langue ne ment pas" - le nazisme par V.Klemperer
Klemperer explique que l'oppression mentale totalitaire est faite de "piqures de moustiques et non de grands coups sur la tête". De même la résistance de Heidegger
n'était pas faite d'(impossibles) coups d'éclats, mais répondait au jour le jour, in medias res à la propagande nazie en en reprenant parfois le vocabulaire (ce qui a causé des
quiproquos - dont le plus grand est le livre d'E.Faye après la guerre, mais certainement pas à l'époque comme en témoignent avec force les étudiants). Les cours de Heidegger peuvent ainsi
être lus comme des actes de résistance à la récupération des notions philosophiques par la langue nazie, au mélange "de Novalis et de Barnum" comme dit Klemperer. Sous un régime totalitaire la
résistance de la parole et de la pensée n'est pas anodine.
Klemperer raconte par exemple que les nazis parlaient à tout propos de Erlebnis (expérience vécue) et de Weltanschauung (conception du monde). Or ces notions sont violemment
remises en question par Heidegger lors de ses cours de l'époque, notemment dans "L'époque des conceptions du monde" dans les Chemins (1938) où on peut lire en conclusion la
phrase : "les pénibles ramassis de choses aussi insensées que les philosophies national-socialistes". D'autre part les nazis affectionnaient les termes organiques, et l'idée d'organisation
en politique était alors dénoncée par Heidegger.
Or Heidegger est inscrit au NSDAP depuis 1933. Rappel des faits :
En avril 1933, Heidegger sort de sa retraite de philosophe pour être élu recteur de l'université de Fribourg et soutient publiquement le parti socialiste
révolutionnaire NSDAP et son chef nouvellement chancellier, Adolf Hitler, alors extrêmement populaire en Allemagne et représentant du parti majoritaire. Rappelons que NSDAP signifie "parti
socialiste national des travailleurs allemands", appellation où n'apparaît rien des projets criminels et racistes de Mein Kampf, bien au contraire : les nazis se présentaient
comme des socialistes, et Hitler répétait sans cesse dans ses discours qu'il n'aspirait qu'à la paix dans le monde et à la fraternité entre les peuples. (Voir Hitler menteur (Heidegger et Mein Kampf) ainsi que l'article du site d'histoire "Hérodote" : Hitler vu par ses contemporains)
Onze mois plus tard, Heidegger démissionne de son poste de recteur et prend ses distances avec ceux qui assument de plus en plus tout ce qu'implique le surnom de
"nazis". Pourtant, même s'il n'a plus aucune activité politique, Heidegger ne résilie pas son inscription au parti, et, après la guerre, refusera toujours de renier publiquement son engagement de
1933, même s'il le fera en privé. Deux explications rationnelles à cette attitude :
1) on ne rend pas sa carte d'un parti totalitaire au pouvoir et en guerre sans le payer non seulement de sa propre vie mais de celle de sa femme, de ses enfants, voire de ses amis.
2) Heidegger a expliqué lui-même qu'il avait cru pouvoir influer sur le sens de la "révolution nationale" hypocritement revendiquée par Hitler et qu'il s'était comme beaucoup
d'autres illusionné, mais n'avait jamais adhéré à l'idéologie nazie.
Par ailleurs, la publication du cours sur Nietzsche professé pendant la guerre aparaissait pour Heidegger comme une preuve suffisante de son opposition au régime.
En effet tout le cours est destiné à empêcher la récupération de Nietzsche les interprétations biologistes et darwinistes de l'homme, ce qui revenait pour les auditeurs à une critique
directe du racisme de Hitler. N'oublions pas que ces propos sont tenus publiquement au sein d'un régime totalitaire en guerre, où la moindre ambiguité suffit à arrêter quelqu'un. Heidegger n'a
donc pas manqué d'un certain courage, certes limité à un amphithéâtre d'université, mais qu'il serait indécent de vouloir tenir pour rien.
G.Guest rappelle ainsi que "Heidegger critique et stigmatise, bel et bien, sur le fond, en maintes occasions, de façon ouvertement et très expressément caustique, le «
racisme », l’« eugénisme » et le « biologisme » en question — et que l’usage fait du mot « völkisch » par l’idéologie "nazie" est même, lui aussi, expressément stigmatisé (voire
ridiculisé), dès 1933, par Heidegger ! (Voir, par exemple, le discours de Heidegger expressément dirigé, le 30 janvier 1934, contre le « biologisme » et la « biologische
Weltanschauung » de Erwin G. Kolbenheyer, dans le Cours du semestre d’hiver 1933/1934 : « Vom Wesen der Wahrheit », in : Heidegger, Sein und Wahrheit,
Gesamtausgabe, Bd. 36/37, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main 2001, pp. 209-213, notamment pp. 211/212.)"
De fait, Heidegger se fit des ennemis au sein du parti. Ernst Krieck, proche de Rosenberg et membre de la Allgemeine SS, a organisé dès 1934 dans son journal nazi
Volk im Werden une véritable cabale contre la pensée de Heidegger considérée comme "un ferment de décomposition et de désagrégation pour le peuple allemand". Il l'y traitait également de
"rabbin" en raison des nombreux étudiants juifs qui de notoriété publique venaient assister à ses cours.
En 1944, Heidegger est réquisitionné pour des travaux de fortification sur le Rhin. Il est alors considéré par le régime comme faisant partie de la "dernière" catégorie des professeurs, ceux dont
on n'a rien à faire. Puis il est enrôlé dans la milice populaire. En 1945, les autorités françaises d'occupation jugeront bon de reconduire purement et simplement la sanction prise à son égard
par les autorités nazies : il restera donc éloigné de l'Université jusqu'en 1951. Il rompt son silence d'écrivain en publiant la Lettre sur l'humanisme (1947).
CE QUE HEIDEGGER A DIT DE SON ENGAGEMENT DE 1933
"Nous étions [avec Heidegger] dans le jardin et parlions de la Grèce. Je lui dis soudain, avec une vivacité à laquelle l'esprit malin du vin de Bade n'était pas étranger, que son engagement désastreux en 1933 avait mis dans un bel embarras ses amis français. Pourquoi à cette époque avait-il fait cela? Je me souviens que Mme Heidegger me regarda, pétrifiée. Surpris, après un moment de silence, Heidegger se pencha vers moi avec l'air grave de quelqu'un qui s'apprête à livrer un grand secret : "Dummheit." Il répéta le mot comme s'il voulait donner plus de poids encore à une évidence. "Dummheit." Par stupidité."
Towarnicki, A la rencontre de Heidegger
Gallimard Arcades p.125
"L'admiration immense éprouvée pour l'oeuvre de Heidegger n'occultait nullement l'inclination à la raillerie. Heidegger s'était inventé une révolution nationale qu'il avait été le seul à vivre à Fribourg (...) - rêve d'engagement aussi grotesque que solennel."
ibid. p.107
voir aussi p.97sqq
Arendt revient elle aussi sur son amertume dans « Entretien avec Hannah Arendt » de Günter Gaus :
"En 33, j'ai pu constater que chez les intellectuels l'alignement était de règle - et pas chez les autres... D'aucuns y ont cru vraiment ! Pas longtemps, certains pas longtemps du tout.
Parce qu'ils avaient une théorie sur Hitler, des idées éminement intéressantes, figurez-vous, des théories fantastiques, passionnantes, sophistiquées ! Des choses qui planaient bien au dessus du
niveau de réflexion habituel ! Pour moi c'était grotesque. Ces intellectuels ont été piégés par leurs propres théories. Voilà ce qui s'est passé en fait."
CE QUE HEIDEGGER A DIT DES CAMPS D'EXTERMINATION :
Heidegger écrit en 1949 dans les Conférences de Brême que par le meurtre de masse les nazis ont non seulement tué
des hommes mais leur ont encore volé leur "mort", c'est-à-dire leur Dasein, leur humanité la plus intime ("mourir" dans Etre et temps appartient
à l'être humain et se distingue de "périr") :
"Des centaines de milliers meurent en masse. Meurent-ils ? Ils périssent. Ils sont tués. Ils deviennent les pièces de réserve d’un stock de cadavres en cours de fabrication. Meurent-ils ? Ils sont liquidés sans bruit dans les camps d'extermination. (...) Au milieu des morts innombrables l’essence de la mort demeure méconnaissable."
C'est à cette description de Heidegger, l'une des plus
lucides jamais faites de l'horreur des camps, et la seule selon J.-C.Milner, que renvoie explicitement Hannah Arendt dans Les origines du
totalitarisme :
« Les camps de concentration, en rendant la mort elle-même anonyme (en faisant qu'il soit impossible de savoir si un prisonnier était mort
ou vivant) dépouillaient la mort de sa signification : le terme d'une vie accomplie. En un sens ils dépossédaient l'individu de sa propre mort, prouvant que désormais rien ne lui appartenait
et qu'il n'appartenait à personne. Sa mort ne faisait qu'entériner le fait qu'il n'avait jamais vraiment existé. »
Le système totalitaire, p. 258
voir aussi :
- Penser Auschwitz avec
Heidegger (Heidegger contre le nazisme 2)
- Heidegger nazi par F.Fédier et S.Zagdansky
(vidéo)
- L'affaire Heidegger close selon la revue "Esprit" : résumé du livre Heidegger à plus forte
raison.
- Discours du Rectorat : "Heidegger
platonicien" : le discours du Rectorat contraire à l'idéologie nazie par J.Taminiaux
- "La
langue ne ment pas" - vivre sous le nazisme par V.Klemperer
Et la page de documents historiques sur le nazisme
Et les autres articles sur Le
cas Heidegger :
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